Une Épreuve insupportable ou utile ?
« L'Épreuve du feu » du Suédois Magnus Dahlström, mis en scène par Stanislas
Nordey, est l'une des créations de Mettre en scène. Un spectacle choc qui pose
aussi la question de « l'utilité » du théâtre.
Pour sa mise en scène, Stanislas Nordey n'a pas cherché les fioritures. Un
plateau aussi nu qu'une avant-scène frôlant les spectateurs. Un plein feu qui
éclaire tout autant le public que les huit acteurs. Des comédiens qui ne se
touchent pas plus qu'ils ne se parlent directement. Dans un rapport frontal au
public, les mots semblent ricocher dans l'esprit de chaque spectateur avant de
revenir sur scène. En fait, dans cette sorte de pièce parlée, les acteurs, au
demeurant irréprochables, sont derrière le texte. Comme l'évoque Peter Handke,
on ne montre pas le monde sous forme d'image, mais sous forme de mots. Mais
quels mots ?
La langue est belle et fluide (grâce aussi à la traduction de Terje Sinding)
mais pour nous servir de parfaites horreurs. De la cleptomane au criminel par
non assistance, on plonge dans la narration précise de crimes que la
conscience préfère le plus souvent ignorer, ou juste effleurer. Sans qu'on
sache si on est dans un hôpital psychiatrique, une prison... ou un théâtre, se
dévoilent tour à tour un mari violent, une infanticide, un père violeur, une
pyromane, une tortionnaire. Quelques spectateurs sortent, la plupart restent,
mais l'inconfort (que le terme est faible) est patent pour tous.
Outre la question de la liberté artistique, cette Épreuve suscite une autre
interrogation. Les détails des viols, des abus sexuels ou des violences
doivent-ils être réservés aux « professionnels » qu'ils soient gendarmes,
juges ou psychiatres ? Laisser tout cela aux « spécialistes », n'est-ce pas
une manière de se décharger ?
En parallèle, la pièce invite à se pencher sur l'utilité du théâtre. Il est
souvent source de plaisir (ici, ce n'est évidemment pas le bon qualificatif)
mais « le théâtre est-il un chemin pour apprendre ce que tu ne sais pas ? »
(1). Et dans ce cadre, cette création permet-elle la catharsis, cette
purification du spectateur face au drame, comme le définit Aristote ? Il est
en tout cas évident que ce spectacle déborde des trois heures de
re-présentation. Les débats qui animaient les spectateurs après la première de
mardi le prouvent. Mais la colère est-elle nécessaire et le malaise utile ? à
moins de croire que le monde ne mérite même plus d'être regardé en face, on ne
peut que répondre : oui. Mais quelle Épreuve !
Gilles KERDREUX.
Pratique. L'Épreuve du feu est jouée jeudi (22 h), vendredi (19 h) et samedi
(20 h). Rencontre avec Stanislas Nordey et François Le Pilouer sur le thème «
écriture contemporaine et liberté artistique » ce jeudi à 15 h 30 au TNB.
(1) Julian Beck dans La Vie du théâtre. Ed. Gallimard.
LE COURRIER - 13 mars 2002
CULTURE
Gogo et Didi vont au cirque de Beckett
GENEVE - Une mise en scène téméraire d' "En attendant Godot" expose le versant léger et enfantin du couple légendaire formé par Vladimir et Estragon.
Samuel Beckett avait envisagé de sous-titrer En attendant Godot "clownerie". La mise en scène que l'auteur en fit lui-même à Berlin en 1975 laissait voir, selon ses glossateurs, "des personnages qui font des mouvements à travers l'espace pour tuer le temps." Le travail de Xavier Fernandez Cavada pourrait s'inscrire dans la tradition des représentations à tendance bouffonne de la pièce. Du moins y a-t-il, dans le spectacle qu'il présente actuellement aux Salons, cette primauté du geste sur le texte - une amplitude de jeu, des ébauches de chorégraphie burlesque - avec, en sus, un brin d'irrévérence qui entraîne la parabole métaphysique dans les faubourgs du kitsch et de la dérision.
DISTANCIATION
Tout est donc fait, ici, pour délester Godot de sa gravité coutumière. Sur une scène sablonneuse aux teintes pastel, presque chaudes, Vladimir et Estragon font figure de joyeux drilles à peine atterrés, de temps à autre, par l'ineptie de leurs rôles et le pathétique de leur situation. Estragon, clochard endimanché dans un costume crème - Christian Scheidt est cet étonnant Gogo là - se montre plus souvent guilleret que boudeur ou accablé, et lorgne du côté du Boulevard, voire du Music-Hall. Vladimir (Michel Demierre) " l'intellectuel ", d'après les annotations que fit B. Brecht du texte de Beckett - confirme ici, par ses moues enfantines et sa profération chantonnante, l'opération de "décérébralisation" de la pièce (ou de dédramatisation) à laquelle se livrent ponctuellement les comédiens.
Dans un décor de carte postale (tout de même légèrement inquiétante) - l'arbre à la Giacometti planté sur la droite de la scène rappelle l'austérité et la noirceur de la célèbre mise en scène de Roger Blin - le Godot de Xavier Fernandez-Cavada déjoue les attentes du spectateur en
appelant un jeu badin et vif, à peine rompu par l'arrivée de Lucky et de Pozzo (remarquable tandem formé par Mathieu Chardet et Jean Bruno), qui grève soudain le spectacle. Puis l'on revient aux chamailleries des deux hères. Et ces deux-là ne cherchent pas trop à nous convaincre de leur malheur. Etre sauvé, être puni ou se pendre: les perspectives qui s'offrent aux personnages laissent plutôt de marbre. C'est que l'enjeu s'est déplacé: il porte ici sur l'ironie d'une situation qui voit des spectres, pures entités textuelles, à la fois pitres et pantins, se donner l'illusion de la vie - fût-elle de théâtre - à coups de rires forcés. S'il est vrai que l'on perd un peu de la force du texte (et de sa dimension tragique) dans la fébrilité des échanges, la tonalité du jeu, et le décalage qu'il maintient (entre la gravité du propos et son traitement leste), produisent un effet intéressant.
EFFETS DE JEU
A dessein, Michel Demierre surjoue considérablement, prend des voix de fausset, tourne ses répliques en dérision. On "distancie" le propos et les personnage de Beckett (qui jouent du coup à jouer les fameux rôles), on mime la légende de Godot et l'on s'en détache, comme si les mises en scènes antérieures - dans le registre solennel étaient devenues, après le tollé qu'elles soulevèrent à leurs débuts, d'un académisme lénifiant. En fin de pièce, certaines répliques s'adresseront explicitement au public. Le metteur en scène, qui souligne fortement la visée méta-discursive de ce théâtre, achève de donner un tour résolument théorique à son entreprise. En attendant Godot peut donc être joué dans une forme d'allégresse. La pièce ne fait alors que s'enrichir de nouveaux sens.
ISABELLE MEISTER
En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Xavier Fernandez-Cavada, aux Salons (6 rue Bartholoni, Genève) jusqu'au 28 mars
Rêver
d’un monde meilleur,
plus honnête
Pièce
drôle et d'espérance, Il campiello sera
défendue,
entre
autres, par Michel Rossy et Michel Demierre.
Ils
n'ont encore jamais joué ensemble. Ce
sera chose faite dès le 14 novembre. Tous
deux sont à l'affiche du Campiello, de
Goldoni, que met en scène Philippe Mentha à Kléber-Méleau.
Un mois avant le début des répétitions, le temps d'une
conversation à bâtons rompus, le Genevois Michel Rossy (43 ans) et le
Lausannois Michel Demierre (35 ans) ont accepté d'évoquer à la fois cette
pièce et leur trajectoire respective.
Des chemins très différents, mais un même point de départ: une
grosse envie de jouer.
«J'ai
commencé par faire du théâtre amateur, raconte Michel Rossy.
Le hasard a voulu que François Rochaix cherche un jeune homme pour
jouer dans Lear, d'Edward Bond, au
Théâtre de Carouge, à l'époque dirigé par Guillaume Chenevière,
l'actuel patron de la TSR. J'avais
17 ans et demi»
Faut-il
croire que le débutant Rossy avait des dons évidents?
Toujours est-il que le voilà désormais sur les rails, poursuivant
de suite son apprentissage avec Charles Joris, Rochaix encore et Dominique
Catton. De bons maîtres avant
de se lancer dans l'expérience collective du TREC, à Genève toujours, en
compagnie de Catherine Sümi, Jacques de Torrenté et quelques autres.
Depuis, Michel Rossy a joué dans une cinquantaine de spectacles au
moins, sous la houlette des meilleurs metteurs de la région.
Il connaît la plupart des salles de Suisse romande, n'était,
justement, le Théâtre Kléber-Méleau.
Double
découverte à venir, celle du lieu, et celle de son fondateur, Philippe
Mentha. «Pour les gens de ma génération, poursuit Michel Rossy, des gens
comme Mentha ou Wod font partie de l'histoire du théâtre romand.
Ils incarnent une certaine tradition, une certaine filiation, par
exemple avec la famille Simon. Ce
sont donc un peu nos papas artistiques à nous.
Je n'ai pas d'appréhension à travailler avec Mentha, juste un bon
trac.» Aucun problème non plus à se mettre dans la peau du seul comédien,
lui qui met en scène de plus en plus souvent, en particulier au Théâtre
de Carouge. E s'attellera
ainsi, en janvier, à une pièce «méchante et cocasse» de Marcel Aymé,
La tête des autres.
Multiples
désirs
Michel
Demierre, lui aussi, s'intéresse de près à la mise en scène.
A son actif deux productions, contre une quinzaine à Michel Rossy.
Moins d'expérience, mais une motivation sans faille: «C'est une énorme
responsabilité. La fonction
oblige à sortir de son ego, à respecter le travail des autres. On y perd momentanément l'indépendance que procure le
statut de comédien, mais on apprend aussi à mieux relativiser le rapport
que ce dernier entretient avec le metteur en scène.» A dire vrai, Michel
Demierre multiplie les désirs: après le jeu et la réalisation, l'écriture
le titille fortement.
A
l'inverse de Michel Rossy, pour qui la part cinéma de sa carrière reste
volontairement modeste, du moins pour l'instant, Michel Demierre ne cache
pas son attirance pour les plateaux de tournage.
Il vient de participer au dernier film d'Eric Rohmer, L'Anglaise
et le duc. Quand il en parle, on devine à la lumière dans ses yeux
le plaisir de la rencontre et le bonheur de pratiquer le métier qu'il aime.
Une affaire de foi, de vibration intime.
Sa
formation professionnelle démarre à Lausanne. E n'en garde pas que de très bons souvenirs.
Il sera plus heureux, à la fin des années quatre-vingt, quand il
joue dans Class ennemy, de Nigel
Williams, que monte Dominique Pitoiset à Genève.
Sa prestation ne passe pas inaperçue.
Elle lui permettra de faire connaissance avec Stanislas Nordey, jeune
metteur en scène alors inconnu. Demierre
se retrouve dans la distribution de La
dispute, de Marivaux, que Nordey monte au Théâtre Pitoëff, au bout du
lac également. Les échos sont positifs, l'aventure se prolonge à Paris.
Non sans moments terribles: «Je courais les castings, sans succès,
fauché et dormant dans des chambres de bonnes.
Et voilà que je croise Nordey dans la rue, par hasard, et qu'il me
propose de venir travailler avec lui au Théâtre Gérard Philipe!»
Comédien
reconnaissant
L’horizon
s'éclaircit, d'autres projets se mettent en route, dont
Porcherie, de Pasolini, que l'on a pu voir ce printemps à la Comédie
de Genève, et qui n'en finit pas de tourner dans toute l'Europe. Michel
Demierre n'est pas ingrat et rend volontiers hommage à ceux qui l'ont
stimulé, volontairement ou non, comme le comedien Jean-Quentin Châtelain,
ou fait progresser, comme les metteurs en scène Jean-Pierre Vincent et Joël
Jouanneau.
Le
théâtre de Goldoni (1707-1793) n'est familier ni pour Rossy ni pour
Demierre. Une pièce pour le
premier, zéro pour le second. Tous
deux s'accordent, cependant, pour trouver Il
campiello très drôle, avec de beaux rôles féminins, avec du rythme
et de la malice. «C'est un théâtre de jeu, pas de thèse, glisse Michel
Demierre. Goldoni a de la
tendresse pour l'être humain et met du coeur dans le texte.» On y verra
sous la comédie un appel pour un monde meilleur, plus modeste et honnête.
Michel
Caspary, 24 Heures, 15 septembre 2000
Le Lausannois Michel Demierre dans le feu théâtral parisien
Pour ce comédien romand de 30 ans travaillant à Paris depuis 1991, la bonne fortune porte
le nom des metteurs en scène Joël Jouanneau, Jean-Pierre Vincent et surtout Stanislas
Nordey
"La vie est folle. Elle pense mieux que nous. Si on lui fait confiance, elle nous étonne", s'exclame
Michel Demierre. Instinctif et intuitif, préférant le coup de coeur au plan de carrière, ce comédien a
de quoi s'étonner de sa trajectoire prometteuse. De Lausanne, où il est né en 1965, elle l'a conduit à
Paris, lui permettant de se frotter déjà à des metteurs en scène parmi les meilleurs dans le théâtre de
création: Joël Jouanneau, Stanislas Nordey, Jean-Pierre Vincent. Ces jours-ci, Michel Demierre
porte avec une belle intensité le lyrisme fraternel et révolté du poète turc Nazim Hikmet dans Un
Etrange Voyage, créé à Chambéry sous la direction de Nordey, et qui se donnait récemment au
Théâtre de la Ville, à Paris, avant de repartir en tournée. Ce spectacle en forme de veillée musicale
abolit l'agitation ambiante pour nous plonger dans le courant profond de la poésie. Les compositions
ferventes de Christian Boissel, nourries de musique modale proche-orientale, sont servies par
d'envoûtants instrumentistes et par la chanteuse «latina» Alma Rosa.
Par les cheveux
C'est une histoire... de cheveux qui a mis le pied de Michel Dernierre à l'étrier de la profession.
Adolescent imaginatif et solitaire, il apparaît d'abord comme une sensibilité en recherche, qui rêve à la
fois d'écriture, de peinture et de danse. Ces désirs, il les canalise à l'Ecole romande d'art dramatique,
fréquentée pendant cinq ans. Il y rencontre un jour Dominique Pitoiset, en train de monter à Genève
Classe ennemie, de Nigel Williams. Pitoiset recherche un comédien pour incarner un nazillon punk.
Demierre, qui s'est blondi pour un rôle de nazi dans le cadre de l'école, fera l'affaire. En le voyant
dans ce spectacle (finalement mis en scène par Pierre André Gambas), le directeur du Théâtre
Pitoëff, à Genève, Pierre-Alexandre Jauffret, l'engage pour La Dispute de Marivaux qu'il confie à
Nordey après ses débuts éclatants à Avignon. Premier contact, déterminant, de Demierre avec un
jeune homme de théâtre en pleine ascension.
Dans ces années 1988-1991, Michel travaille avec des metteurs en scène romands comme Michel
Grobéty, Gil Pidoux ou Bernard Bengloan. En 1991, l'imagination travaillée par Tropic du Cancer,
d'Henry Miller, dont il cite encore des passages par coeur, il se prend une chambre de bonne à Paris
et noircit du papier durant des nuits fiévreuses.
Il retrouve par hasard Nordey à la terrasse d'un café. Celui-ci, dont le renom grandit, est en plein
travail sur Pasolini au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. En Stan, qui l'engage, Demierre
découvre un être d'exception, un «feu vivant», un «ascète», «un type toujours en éveil», que sa
boulimie de créations conduit parfois jusqu'au bout de ses forces, jusqu'à l'excès. Demierre, après un
détour chez Jouanneau pour LInstitut Benjamenta, de Robert Walser, participe en 1994-95 à un feu
d'artifice de spectacles signés Nordey: Pylade, de Pasolini, Quatorze Pièces piégées, d'Armando
Lamas, Splendid's, de Genet, Ciment, de Heiner Müller. Entre-temps, Nordey est de venu le bras
droit de Jean-Pierre Vincent aux Amandiers de Nanterre. Avec Vincent qu'il considère comme un
«monsieur» du théâtre, Demierre jouera dans Violence à Vichy, de Bernard Chartreux
Rêve de cinéma
Notre Lausannois a-t-il délibérément misé sur la France pour épanouir son talent? «Non, dit-il. J'ai
quitté la Romandie parce que je n'y travaillais pas assez.
Beaucoup de mes amis de conservatoire ne travaillent pas. Il y a des centaines de jeunes qui mettent
leur chair et leur passion dans ce métier et à qui on ne fait pas confiance, ou alors pour de tout petits
rôles. Il fallait que je sorte.» Mais, s'il aime Paris, la lourde machinerie de l'institution théâtrale l'effraie
un peu. «Ça ne m'intéresse pas d'être artiste à la scène et homme d'affaires à la ville.» Il veut garder
sa liberté de comédien, un métier «qui se nourrit de mystère et d'attente». En France ou en Suisse,
Michel Demierre veut rester disponible. Y compris pour la réalisation d'un vieux rêve d'ado: être
acteur de cinéma.
Vincent Philippe, Paris / Journal 24 Heures, Samedi - Dimanche 23 - 24 mars 1996
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