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Dessins
et voix off, un petit
appareillage pédagogique présente
le lieu (Paris), le moment (la Révolution
française, de la Fête de la Fédération,
le 14 juillet 1790, à
la chute de Robespierre, le 27 juillet
1794) et les personnages
principaux : Philippe d'Orléans,
cousin du roi, engagé aux côtés
des révolutionnaires, et Grace
Elliott, aristocrate écossaise
installée à Paris, qui écrira
les Mémoires dont est
inspiré le film. Et puis, le
petit dispositif éducatif
s'anime. Les décors sont
toujours peints, mais des
acteurs s'y déplacent, s'y
expriment. Il ne s'agit pas du
vieux trucage qui ouvre tant de
films historiques, où un fondu
enchaîné passait de dessins d'époque
à une reconstitution prétendument
réaliste. Il s'agit d'un véritable
décor d'époque, et qui prend
vie.
Cette
vie est aussitôt étonnamment
vibrante. D'abord de la présence
physique de
"l'Anglaise",
palpitante au double sens du
terme, celui de la chair émue
et celui du récit qui rebondit.
A partir d'elle, le reste prend
forme et mobilité. C'est le
principe même du cinéma de
Rohmer, depuis les premiers
contes moraux (La Carrière
de Suzanne et La Boulangère
de Monceau, en 1963) :
il n'y a pas d'histoire – ni,
ici, d'Histoire – objective,
il y a le point de vue affirmé,
explicite, de quelqu'un. De son
rapport à ce qui l'entoure naît
le récit (c'est précisément
le sens que le cinéaste donnait
au mot "moral" dans
l'intitulé générique de ses
six films). Et c'est donc à
partir de cette aristocrate
"progressiste" –
dirait-on aujourd'hui –,
favorable au changement mais
terrifiée par ses conséquences
(à la fois les excès sanglants
de la Terreur et la mise en
crise de ses propres privilèges,
pis, de sa vision du monde) que
tout le film se met en mouvement :
mouvement de foule, mouvements
naturels des nuages dans le ciel
et de l'eau dans le fleuve,
mouvements du cœur et des sens.
Dans ce
film, le cinéma, c'est le
mouvement. Ce qui bouge, en
revanche, n'est pas cinématographique,
ne prétend par l'être, pour la
simple raison que le cinéma
n'existait pas au moment du récit.
Ce sont les éléments visuels
que l'Histoire a légués, matériellement
(des tableaux, des gravures, des
images d'Epinal) et
fonctionnellement : des stéréotypes.
Ils sont mis en branle par la
perception qu'eut Grace Elliott
des événements (ou qu'elle écrivit,
plus tard, en avoir eu). C'est
peu dire que sa vision est défavorable
aux révolutionnaires : la
foule y est caricaturalement
vulgaire et brutale, les seuls
bons pauvres sont les serviteurs
restés fidèles à leur maître,
les nobles d'abord acquis aux idéaux
de la Révolution et qui, face
à la Terreur, rejoignent le
camp des émigrés représentent
l'honneur face à la dépravation
grimaçante et agressive des
sans-culottes.
Eric
Rohmer se garde d'apporter la
moindre nuance à ce tableau.
Sans doute en partage-t-il lui-même
certains a priori. Mais surtout,
il tire de ce parti pris la
possibilité d'un grand film
politique contemporain et d'une
œuvre d'art magnifique. Sauf à
croire que les ennemis de la démocratie
sont toujours à Coblence, ou à
préférer, pour le plus grand bénéfice
médiatique, mimer un vieux
sketch de la "guerre civile
française", sans enjeu, il
y a grand avantage, et grand
bonheur, à considérer ainsi L'Anglaise
et le Duc : non pas
"malgré ses stéréotypes
réactionnaires", mais avec
eux.
Que met
en scène Rohmer ? La révolution
elle-même, comme une mise en scène.
Sur quoi repose-t-elle ?
Sur la transgression, la mise en
crise des distances instituées,
le franchissement inattendu et dérangeant
des frontières, des codes
d'organisation de l'espace où
s'inscrivait un monde en train
de disparaître. Dès les
premiers plans, Orléans, sans
s'être annoncé (donc
enfreignant les rituels en
usage), fait irruption chez
Grace, "qui n'a pas encore
fait sa toilette". Dès
lors, toute l'action du film
consistera en irruptions et
franchissements – du plus
anodin au plus tragique –,
ruptures de limites.
Les
barrières de Paris fermées et
pourtant passées, le couvre-feu
bravé, la maison où ne cessent
d'entrer des intrus (le duc sur
un mode d'abord badin, presque
boulevardier, puis plus grave,
Champcenetz, le gouverneur des
Tuileries traqué par le Comité
de salut public, les gardes
nationaux à plusieurs
reprises). Le quant-à-soi de la
voiture de l'Anglaise brisé par
l'agression extrême de la tête
de la duchesse de Lamballe au
bout d'une pique, sa chambre à
coucher où des importuns ne
cessent de débarquer, son
propre lit qu'elle transforme en
cachette pour un fugitif, jusqu'à
son corps, clairement menacé
lorsqu'elle est arrêtée. Les
odeurs de la promiscuité à la
prison qu'elle tente encore de
tenir à distance avec son petit
sachet de lavande, le contact
paradoxal avec la grosse
aristocrate sur les genoux de
qui elle s'assoit...
Tous
ces épisodes, et d'autres,
composent cette histoire de
destruction systématique d'un
ordre spatial hiérarchisé, que
ces aristocrates éclairés étaient
prêts à améliorer à
condition d'en conserver les
principes. A travers le corps de
Grace, admirablement mis en
valeur, et en danger, par le jeu
de Lucy Russell et la manière
dont Rohmer filme, c'est un
autre corps qui occupe métaphoriquement
le centre du film : le
corps du roi, objet de débats
passionnés à l'écran, et dont
la décapitation constitue
l'acte symbolique irréversible
de la Révolution.
RÉFRACTION
DE L'HISTOIRE
Cette décapitation,
l'Anglaise y assiste de trop
loin pour la voir, elle est à
la périphérie de la grande
Histoire. Elle ne fait pas
l'Histoire, elle la réfracte,
et cette réfraction est le film
même. A cet égard, et malgré
l'originalité des solutions
stylistiques trouvées à chaque
fois, il est beaucoup moins intéressant
de rapprocher L'Anglaise et
le Duc des deux précédentes
excursions de son auteur hors du
monde contemporain (La
Marquise d'O en 1976, Perceval
le Gallois en 1978) que de
le relier à l'ensemble de son
travail. Sur tous les modes, l'œuvre
de Rohmer a travaillé ce
principe de déstabilisation de
l'ordre admis par toutes sortes
de hasards, incidents, pulsions,
décisions irraisonnées – ou
trop raisonnées. L'épure en
est fournie par le sketch de
Rohmer pour le film collectif Paris
vu par..., La Place de
l'Etoile, en 1965, où une
rencontre dans le métro jouait
le rôle dévolu ici au soulèvement
de la nation, et les feux rouges
de Paris celui d'un ordre
aristocratique qui s'effondre.
Ce
dispositif – intenable dans
d'autres registres, où il
passera soit pour trop anodin,
soit pour politiquement trop
incorrect – n'est possible que
sur le terrain de l'art. L'évidence
de la beauté plastique et de la
musicalité rythmique de sa mise
en œuvre est indispensable à
son accomplissement. C'est cette
réussite esthétique qui porte
les enjeux politiques
contemporains du film. Pour résumer
schématiquement, son ennemi
n'est pas Marat ni Robespierre,
mais Loft Story. C'est-à-dire
un système de représentation
fondé sur l'illusion d'une
totale équivalence des images
et des affects. Un univers où Big
Brother is watching you,
mais où Big Brother et You
se confondent.
Le cinéma
de Rohmer, comme de tout autre
cinéaste digne de ce nom, procède
du refus de cette drogue mortifère.
La mise en scène repose sur l'établissement
de distances, puis de rapports
entre les êtres ou les groupes.
Leur abolition, leur déni par
ce qu'on a (improprement) appelé
le "spectacle" représente
la Terreur moderne. Celle que
combat, à sa manière suprêmement
élégante, Eric Rohmer réalisant
L'Anglaise et le Duc.
Jean-Michel Frodon
Le
cinéma n'aime pas la Révolution
En
dehors de La Marseillaise,
de Jean Renoir, on constate "l'absence
totale de films globalement
favorables" à la Révolution
française, comme le relève
Marc Ferro en introduction à Révoltes,
révolutions, cinéma (Centre
Pompidou). Ce n'est pas le
diptyque commandité depuis par
le Comité du Bicentenaire (La
Révolution française :
les années Lumière, de
Robert Enrico, et La Révolution
française : les années
terribles, de Richard
Heffron) qui change grand-chose
à ce constat.
Dans La
Révolution française et le cinéma
(Lherminier), Sylvie Dallet
a décortiqué ce phénomène,
soulignant à la fois la faible
part que joue cet événement
dans les sources d'inspiration
des cinéastes, l'abondance de
films étrangers et en
particulier américains (de
Griffith notamment),
l'utilisation de ce décor
historique pour des causes plus
contemporaines, essentiellement
anticommunistes. La Révolution
française comme sujet de film
s'avère "moins événement
fondateur que puissant réactif :
révélant l'historicité la
plus présente, et opérant un
incessant renouvellement des
formes", comme le
notent Jean-Claude Bonnet et
Philippe Roger en préface à La
Légende de la Révolution au XXe siècle
(Flammarion).
Le
Monde daté du mercredi 5
septembre 2001
Grace
Elliott, aristocrate écossaise,
fidèle du duc d'Orléans et réactionnaire
Encore
duc de Chartres - il ne prend le
titre d'Orléans qu'à la mort
de son père en 1785 -, le futur
Philippe Egalité (1747-1793)
passait pour l'un des meneurs de
l'anglomanie mondaine. La fin de
la guerre civile entre le
Royaume-Uni et ses treize
colonies nord-américaines, où
l'intervention française s'était
avérée décisive, donna une
ampleur exceptionnelle au
mouvement. Mœurs paisibles,
variété des inventions et
impeccable finition des produits
manufacturés, tout ce que
relevaient avec une fausse ingénuité
ceux qui faisaient alors le
voyage de Londres conduisait en
sous-main à rappeler l'éloge
des libertés et la sagesse du
système politique du royaume de
George III, antithèse de
l'absolutisme des Bourbons. Le
prince dut attendre le règlement
du conflit américain pour connaître
les plaisirs londoniens de la
liberté du simple particulier
que son rang lui interdisait à
Versailles comme à Paris, et
braver ainsi son cousin le roi,
très hostile à une nation
coupable d'avoir fait décapiter
son souverain (1649).
Si les
conseillers politiques du duc
d'Orléans ancreront jusqu'au cœur
de la Révolution le prince dans
la mouvance du parti whig emmené
par le libéral Charles Fox,
cette option politique ne doit
rien à l'aristocrate écossaise
Grace Darlymple Elliott. Elevée
en Flandre, dans un couvent des
environs de Lille, Grace avait
rencontré le prince bien avant
son séjour londonien. Mariée
très jeune au docteur Elliott,
elle se laissa griser par la
haute naissance des admirateurs
que sa beauté lui valait. Une
liaison qui fit scandale, une
première retraite en France, un
retour éclatant dans les
milieux galants londoniens et
une succession d'amants
prestigieux : Lord
Cholmondeley, puis sur le
continent Artois et Chartres,
avant, de retour en Angleterre,
le prince de Galles lui-même,
futur George IV, dont elle eut
une fille. Amie fidèle du duc
d'Orléans, elle n'en partage
pas le goût réformateur. Méfiante
envers les passions idéologiques,
elle est littéralement réactionnaire,
comme l'illustre le portrait théâtral
que dessine son Journal de ma
vie durant la Révolution.
Journal
of My Life During The French
Revolution serait, à en
croire la préface de l'édition
originale, paru chez Bentley en
1859, trente-six ans après le décès
de Grace. Une sorte de commande
du roi George III, curieux des
anecdotes savoureuses que sa
compatriote rapportait à leur médecin
commun. Rédigé en 1801,
lorsqu'elle eut regagné
l'Angleterre, ce texte dont la
facture comme la sensibilité
inclinent à retarder la date de
composition, est probablement
apocryphe. Les historiens l'ont
utilisé pourtant, avec précaution,
nombre de scènes, très mélodramatiques,
échappant à tout recoupement
fiable. Reste une vision
parfaitement cohérente - trop
peut-être ? - dont la
lecture et le recours à la
forme dialoguée garantissent le
plaisir de la découverte. C'est
la traduction quasi immédiate
de Charles de Baillon (1861) que
reprennent aujourd'hui les
Editions de Paris-Max Chaleil
("Littérature ", 160
p., 14,48 euros - 95F). Une
exhumation ambiguë aujourd'hui
encore : si l'avant-propos
inédit d'Eric Rohmer dit sa
fascination pour un texte adapté
à son combat pour le destin
individuel contre l'aventure
collective, il craint sa
disqualification au regard de
l'historien. C'est au moins
lucide.
Philippe-Jean
Catinchi
Le Monde daté du mercredi 5
septembre 2001
Eric
Rohmer, cinéaste : "Seul
l'art permet de voir le monde
passé"
Entretien avec le réalisateur
de "L'Anglaise et le
Duc".
"Le
film joue sur le mouvement entre
faits historiques réels,
reconstitués de manière méticuleuse,
et le romanesque, l'aventure...
- L'histoire
est inspirée de faits réels, même
si on ne connaît pas le détail
de ce qu'a effectivement vécu
Grace Elliott. Elle a pu mentir,
modifier des faits, en cacher
d'autres, elle a très bien pu
ne pas avoir assisté à
certains événements qu'elle
raconte. Je n'en sais rien, et
cela ne m'intéresse pas. Ce qui
m'a attiré est son texte tel
qu'il existe, doté à la fois
de la force d'authenticité
d'une chronique et de la
puissance fictionnelle d'un
roman. C'est ce que j'ai essayé
de porter à l'écran.
- Cette
double nature figure telle
quelle dans le livre de Grace
Elliott ?
- Oui,
et de plus il s'agit d'un texte
déjà écrit comme un scénario.
Je n'ai pas eu beaucoup de
modifications à faire. J'ai eu
à choisir, j'ai eu en
particulier un petit travail à
faire pour le début et pour la
fin. Mais la plupart des scènes
viennent directement du livre,
sans avoir même besoin de
modifier les dialogues, ce qui
est rare avec les textes de
cette époque.
- Tous
les dialogues du film viennent
du livre ?
- La
plupart. J'ai ajouté quelques
emprunts à d'autres textes d'époque,
comme les Mémoires de Dumouriez
ou la Correspondance du duc
d'Orléans, et de très rares
apports nécessaires au déroulement
que j'ai écrits. Ce n'était
pas difficile, tant le français
d'aujourd'hui est proche de
celui d'il y a deux cents ans.
J'ai juste évité les tics de
langage propres à l'une ou
l'autre époque.
- Avez-vous
demandé une diction particulière
à vos comédiens ?
- La
même que d'habitude : ne
pas parler trop vite et
articuler.
- Au-delà
des opinions de Grace Elliott,
il y a un parti pris de votre
part, clairement hostile, dans
votre manière de représenter
les gens du peuple.
- Elle
est témoin de choses horribles,
elle rend compte des moments les
plus violents. Je les ai même
montrés d'une façon un peu édulcorée,
ça aurait pu être plus
violent, le cortège qui portait
la tête de la princesse de
Lamballe devait être beaucoup
plus terrible, les descriptions
d'époque sont atroces, c'est le
corps entier coupé en morceaux
et qu'on avait traîné, et
d'autre part les gens plus ou
moins avinés étaient peut-être
plus sales, plus sanglants. Ce
cortège était constitué d'éléments
qu'on appellerait maintenant
incontrôlés, des gens souvent
sans emploi, qui cherchaient
l'aventure, comme les casseurs
aujourd'hui. Certains agissent
ainsi par goût de la violence,
d'autres par intérêt, il y a
beaucoup de pillage à ce
moment-là, des pillards qui étaient
poursuivis par les gardes
nationaux.
- Comment
avez-vous conçu le rapport
entre une fiction, une histoire
qu'on raconte à des gens, et
l'Histoire avec un grand H ?
- Mon
objectif était de renforcer
l'impression de vérité. Dans
la mesure où je montre des
toiles peintes, je voulais établir
ce parti pris d'emblée.
Ensuite, j'ai fait comme si mes
personnages étaient des êtres
picturaux, des êtres de
tableaux, qui accèdent à la
vie. Grâce à ce préambule, on
y croit davantage, il justifie
les décors, et que les
personnages aient une façon
d'agir un peu ancienne : on
sait que ces gens viennent de
tableaux, qu'ils sont attachés
à leur époque, et ça permet
de ne pas douter d'eux. On peut
croire en eux parce que les
caractéristiques de l'époque
telles qu'on les connaît par
les peintures leur sont attachées,
et elles sont plus vraies que
les caractéristiques que
pourrait leur donner une
reconstitution par la
photographie.
- Le
recours aux tableaux s'explique
par la possibilité de
construire des personnages crédibles ?
- Oui,
mais cela s'applique aussi à
l'espace : un espace peint,
c'est-à- dire artificiel, mais
rendant visibles la continuité
et l'ampleur de l'espace réel
qu'il figure, est plus vrai que
l'espace fait d'éléments réels,
photographiés, comme on fait
souvent au cinéma, en les
empruntant à des emplacements séparés
et hétérogènes - un coin de
rue ici, une fenêtre ailleurs,
Paris prétendument reconstitué
avec des images prises à Pézenas,
Uzès ou au Mans...
L'artificialité de la peinture
a été dictée par la recherche
de la vérité.
- Vous
condamnez tous les films
historiques ayant eu recours à
une reconstitution naturaliste ?
- Non,
mais j'ai voulu faire autre
chose. Le rapport au lieu est
important, dans le cas de Paris
il y a deux cents ans il me
semblait impossible de tricher.
C'est important qu'on voit la
place de la Concorde telle
qu'elle était.
-
S'agit-il de la mise en œuvre
des "trois espaces"
(espace pictural, espace
architectural, espace filmique)
que vous aviez théorisés dans
votre livre L'Organisation de
l'espace dans le Faust de Murnau
(Cahiers du cinéma) ?
- J'y
recours d'une façon particulière,
puisque dans mon film les
espaces architectural et
pictural sont confondus, dès
lors que par le trucage la
peinture devient architecture,
tandis qu'au sens strict je
renonce à l'espace filmique. De
ce fait, je renoue avec l'esthétique
des grandes fresques historiques
du temps du muet, comme Cabiria
ou Intolerance. Dans ce
cas, la peinture m'a paru plus
efficace que les outils
proprement cinématographiques,
comme le montage ou le
champ-contrechamp, qui ne
m'auraient rien apporté.
- Ce
parti pris figuratif vous
rapproche aussi de la référence
à des archétypes, à un côté
images d'Epinal. En même temps,
il y une évidente originalité,
et une grande beauté qui émane
de ces plans, beauté d'autant
plus troublante que, du fait des
trucages, vous ne la voyez pas
au moment où vous la fabriquez.
- J'ai
une vision artistique du monde.
Je pense que seul l'art permet
de voir le monde passé, il y a
plus de vérité dans un tableau
que dans une photographie, à
moins que celle-ci ne soit faite
par un artiste. Pour moi, la
beauté est sur le chemin de la
vérité, elle n'empêche pas de
voir la vérité, elle en est la
condition.
-
Vous plaidez pour le tableau
contre la photo, mais quand vous
faisiez par exemple Le Rayon
vert vous utilisiez des
dispositifs d'enregistrement,
aussi simples, aussi peu
artificiels que possible.
- La
photo animée dans le cinéma,
c'est l'art que je pratique. Si
la photographie avait existé à
l'époque de la Révolution,
elle aurait montré des choses
que la peinture n'a pas montrées,
mais la stylisation du monde par
la peinture apporte un ton, un
esprit qui est celui de l'époque.
Au contraire des historiens, je
prétends qu'il faut voir le
monde non avec nos propres yeux
mais avec les yeux des
contemporains. Cela engendre non
pas la vérité, mais une vérité,
à mon sens la plus précieuse.
Je ne dis pas que tout le monde
doit faire de même, mais je
trouve que le style des
peintures, la lumière des
peintures recèlent une vérité,
celle que je cherche. Peut-être
pas une vérité historique,
mais une vérité
artistique."
Propos
recueillis par Jean-Michel
Frodon pour Le Monde
parus dans Libération
Eric
Rohmer défend son idée
de la Révolution:
«J'aurais pu être
beaucoup plus violent»
ANTOINE
DE BAECQUE ET JEAN-MARC
LALANNE
Le
vendredi 7 septembre
2001 in Libération
Il nous attend, derrière
la table en bois de son
bureau, 81 ans. Quand il
se lève pour nous
saluer, on voit qu'il
est immense, tout en
maigreur. Le regard d'un
bleu intense. Rencontre
avec un homme qui aime
toujours autant le cinéma
mais ne goûte guère la
Révolution.
Il
s'est écoulé presque
trois ans entre vos deux
derniers films, «Conte
d'automne» et «l'Anglaise
et le duc». C'est long
pour un cinéaste habitué
à tourner tous les
ans...
Il
y eut la même préparation
avec Perceval ou la
Marquise d'O. Ce
genre de films, disons
historiques, exige du
temps, de la
documentation. La
gestation d'un projet
peut être plus longue
encore. J'ai eu l'idée
de la Femme de
l'aviateur en 1945,
quarante ans avant sa réalisation!
Quand
avez-vous découvert les
mémoires de Grace
Elliott, qui ont inspiré
votre film?
Je
suis tombé, durant un
été il y a cinq ou six
ans, sur Historia,
revue d'histoire où
figurait un article sur
Grace Elliott. Je me
suis procuré ses mémoires
(1). J'ai eu très vite
l'envie d'en faire un
film: ces mémoires sont
écrites comme un scénario.
Immédiatement, en les
lisant, des images me
sont venues, avec des scènes,
un découpage... Et tout
de suite, aussi, est
venue l'idée de le réaliser
avec les techniques numériques
les plus modernes. Il
fallait juste attendre
que ces techniques
soient bien maîtrisées
en France, pour un coût
pas trop exorbitant.
Pourquoi
le numérique?
C'est
l'histoire d'un
personnage qui se cache,
un peu comme dans le
Dernier Métro de
Truffaut. Cette femme ne
voit pas le monde extérieur.
Toutefois, d'un coup,
elle sort et décrit le
Paris de la Terreur.
C'est très saisissant:
le massacre de la
princesse de Lamballe,
la place de la Concorde
après la chute du roi,
la fuite vers Meudon. Il
fallait montrer cet
effroi qui la prenait
soudain. Je me suis dit:
«Fais du cinéma!»
et j'ai tenté de
relever ce défi. Seul
le numérique permettait
cela. L'extérieur comme
on le montre généralement
ne m'intéresse pas. Je
refuse ce genre de
reconstitution idiote,
cette pseudo-fidélité.
Au cinéma, on n'a
jamais vu le Paris
ancien mais trop de décors
destinés à le figurer.
Paris a fait la Révolution
et je voulais le montrer
directement, en vue
large, sans
reconstitution, ni
recadrage au tournage,
ni recoupage au montage.
Seule la technique de
l'incrustation de
personnages dans les
tableaux d'époque
pouvait concrétiser ce
rêve. Il fallait que
les acteurs sortent de
la peinture ou de la
gravure. Leur réalité
est avant tout
picturale. Et la
peinture, même
artificielle, donne un
bien plus grand
sentiment de vérité
que n'importe quel décor,
qui sonnera toujours
faux.
Il
y a un gros travail
documentaire?
On
a travaillé au musée
Carnavalet, sur des
peintres oubliés comme
Demachy, Boilly,
Janinet, Prieur, Hubert
Robert, ou des anonymes.
Ce sont ces peintres
mineurs, de genre
urbain. Mais chaque œuvre
a été retravaillée en
fonction de la mise en
scène et des vues de
Paris que je désirais
montrer.
Comment
avez-vous tourné?
Beaucoup
d'essais: tout était
nouveau pour moi. Vous
comprenez, chaque scène,
chaque déplacement,
chaque geste, était
tourné avec des
personnages «à vide»
qui ensuite étaient
incrustés dans l'image.
Il n'y avait que de purs
déplacements. Il
fallait être très précis
pour que tout s'inscrive
ensuite comme prévu
dans les images.
C'est
une technique quasi
abstraite, une mise en
scène de trajectoires,
faite de lignes, de
courbes, assez proche
finalement des grands
metteurs en scène américains
que vous admiriez, Fritz
Lang, Hitchcock, ou de
ce que vous avez écrit
sur l'espace chez
Murnau.
J'ai
été plus langien que
d'ordinaire... Il y a
aussi Hitchcock: quand
l'actrice doit réagir
à la vue d'une tête
coupée, c'est Ingrid
Bergman dans les
Amants du Capricorne.
A ce moment précis, je
me suis aperçu que mon
actrice était géniale.
Mais celui qui m'a définitivement
convaincu de faire ce
film, c'est Griffith.
J'ai revu les Deux
Orphelines et je me
suis dit qu'il fallait
filmer tous les extérieurs
en plan fixe. C'est à
la fois plus efficace et
plus économique; ça va
de pair chez moi...
Mais
ces techniques numériques
coûtent cher...
Cela
m'amusait de changer d'échelle.
C'était un paradoxe: on
dit généralement que
les petites caméras numériques
permettent de faire du
cinéma pas cher, chez
moi, au contraire, c'est
une sorte de
superproduction...
Vous
portez un intérêt
particulier à la fin du
XVIIIe siècle et à la
Révolution française?
C'est
une époque qui offre
beaucoup de documents.
Mais je n'éprouve pas
d'affection particulière
pour elle.
C'est
le moins qu'on puisse
dire... Votre point de
vue sur la Révolution
est sévère: une régression
barbare, un bain de
sang, un torrent qui
emporte tout vers la
folie et la mort...
C'est
le point de vue de Grace
Elliott. Elle défend la
royauté, mais elle a
des amis dans les deux
camps, patriote avec le
duc d'Orléans,
royaliste avec d'autres.
Ce qu'elle aime
par-dessus tout, c'est
une forme de courtoisie
et de douceur des mœurs
que la Révolution détruit,
incontestablement.
Son
regard est extrêmement
phobique sur le peuple.
C'est
un témoignage direct
sur ce qui s'est passé
sous la Terreur dans les
rues de Paris,
massacres, chasses aux
suspects, dénonciations,
perquisitions... Je ne
quitte pas ce
personnage, même si
j'ai intégré aussi des
passages des mémoires
de Dumouriez ou du duc
d'Orléans.
Mais,
ce personnage, il vous
colle à la peau...
Comment
cela?
La
vision de Grace Elliott
est très proche du
discours contre-révolutionnaire,
de Burke à Taine. C'est
une tradition que vous
lisez?
Non,
pas vraiment. Mais je
pense que Grace Elliott
a plutôt raison sur la
Révolution... C'est la
fin d'un monde, une
civilisation raffinée.
Mais en même temps,
elle cherche à
comprendre, elle discute
avec ses adversaires.
C'est aussi ce qu'intéresse
chez elle.
Ce
qui est très présent
dans le film, et un peu
choquant, c'est la
vision du peuple.
Pensez-vous vraiment que
tout le peuple a massacré
ainsi, que la Terreur
est une immense
pathologie, une ivresse
sanglante?
Qu'appelez-vous
peuple? Je montre des
massacreurs, la lie de
la société, ceux qui
ont tué sous l'emprise
de l'envie et du vin.
C'est une vérité. Ils
étaient manipulés par
les politiciens, Marat,
Danton, Robespierre.
Aujourd'hui, on
parlerait de «casseurs»,
d'«éléments incontrôlés»...
Je ne crois pas au «peuple
souverain» qui serait
une abstraction pure et
ferait progresser
l'histoire. En revanche,
je crois qu'il existe un
bon peuple, calme, qui
est resté chez lui et a
déploré les excès.
Mais
ce «bon peuple», on ne
le voit pas dans votre
film...
Il
y a quand même les
serviteurs de Grace...
Le
bon peuple, c'est les
domestiques des
aristocrates?
Je
crois surtout que les
travailleurs, pour
reprendre le vocabulaire
marxiste, n'ont pas
beaucoup participé à
la Révolution. Ce fut
un mouvement bourgeois
qui a passé des
alliances avec des
fractions du peuple.
J'aurais pu être
beaucoup plus violent
sur les horreurs montrées,
vous savez...
On
pourrait imaginer que ce
sont les mêmes
personnes qui ont un
versant positif et un
versant négatif.
Renoir, dans «la
Marseillaise»,
quand il filme l'assaut
des Tuileries le 10 août,
montre aussi bien l'élan
et l'enthousiasme que la
mort et l'injustice.
J'aime
beaucoup la
Marseillaise, mais
Renoir est quand même
partial. Car le peuple
qui est intervenu
directement dans la Révolution
française était en
bonne part manipulé. Il
n'était pas très
aimable, il faut le
dire. C'était un peuple
violent.
(1)
«Journal de ma vie
durant la Révolution
française» de
Grace Elliott vient d'être
réédité, aux Editions
de Paris avec une préface
d'Eric Rohmer, 160 pp.;
95F (14,48 euros).
Rohmer
royal
«L'Anglaise
et le
duc»
associe
un tour
de force
technique
à une
affirmation
politique
radicale.
Par
PHILIPPE
AZOURY
Le
vendredi
7
septembre
200
L'Anglaise
et le
duc d'Eric
Rohmer,
avec
Lucy
Russell,
Jean-Claude
Dreyfus...
2h05.
D'abord
une scène,
parmi
les plus
ahurissantes
de beauté
que le
cinéma
nous ait
donnée.
Deux
femmes,
une
aristocrate
et sa
servante,
depuis
une
terrasse
de
Meudon,
contemplent
un Paris
de
grisaille.
Ce
paysage,
le film
ne s'en
cache
pas, est
un
tableau
«vidéonumériquement»
incrusté
au plan.
La
domestique
porte à
son œil
une
lunette.
Elle décrit
la montée
de Louis
XVI à
l'échafaud.
Elle
voit du
bleu, du
rouge.
L'Anglaise
tourne
la tête,
la mort
du roi
lui est
irregardable.
Une
clameur
vient
trouer
la
toile.
Elle
imagine
que le
peuple
s'est
refusé
à cette
mort,
qu'il
s'est révolté,
l'a empêchée.
Trois
coups de
canon
tonnent.
Elle
s'effondre.
L'Anglaise
et le
duc est
le film
d'un
homme
solitaire,
comme
retiré
du
monde.
Leçon
de fidélité.
C'est
aussi un
film à
part
dans la
filmographie
d'Eric
Rohmer,
différent
des deux
opus en
costumes
qu'il a
pu précédemment
signer (la
Marquise
d'O,
1976, Perceval,
1978).
Cette
différence
n'est
pas due
au sujet
historique
du film,
adaptation
des mémoires
de Grace
Elliott,
anglaise
royaliste
liée au
duc
d'Orléans,
devenue
le témoin
d'un
monde
qui
s'effondre
(la
monarchie,
ses
privilèges)
durant
la
Terreur
qui, en
l'an II,
acheva
la révolution
de 1789.
On peut
même
dire
que, par
sa
solitude,
Grace
Elliott
rejoint
la
cohorte
des
personnages
rohmériens,
dandys
et
nombrilistes.
Cette
différence
ne tient
pas
davantage
à
l'utilisation
(extraordinaire)
de la
vidéo
numérique,
qui ne
surprendra
que ceux
qui
voient
en
Rohmer
le
parangon
du réalisme,
alors
que son
regard a
toujours
fait de
l'innovation
plastique
un allié.
Rohmer
est un
cinéaste
sans métier,
ce qui
ne veut
pas dire
sans
qualité.
Ici,
ce qui
saisit
et
bouleverse,
c'est de
voir un
homme né
en 1920
ne plus
se poser
la
question
du doute
philosophique
(qui
hantait
ses Comédies
et
proverbes
et ses Contes
moraux),
pour
affirmer
sur l'épineux
terrain
du
politique
qu'il a
eu
raison
d'être
fidèle,
envers
et
contre
tout, à
ses
convictions.
Que
celles-ci
soient
royalistes
importe
peu.
Seule la
leçon
de fidélité
prime, l'Anglaise
n'étant
pas, du
coup, un
film à
thèse
mais un
geste de
solitude
forcenée,
de fierté
recluse,
de
croyance
et de
foi.
Fil
rouge
inattendu.
Se
sachant
pertinemment
réactionnaire
dans son
propos,
autant
qu'avant-gardiste
dans sa
forme,
Rohmer
jouit d'être
doublement
à
contre-courant.
Or, dans
ces
courants
violemment
contraires,
tout
finit
par
converger.
Son tour
de force
numérique,
par
exemple,
invente
un
inattendu
fil
rouge
qui
relie le
précinéma
(les
projections
de
lanterne
magique,
les
fantasmagories
de
Robertson)
au
postcinéma.
Soit,
les fans
d'Averty,
de
Hitchcock,
de Lang,
des pubs
Marie,
des Rois
maudits
ou des
soirées
électorales,
figures
contrastées
que le
film
convoque
tour à
tour.
Idem
pour
cette
Anglaise
dépossédée
de son
ombre,
qui
avance
dans la
peinture
tel un
vampire
chez
Murnau:
son
attache
artificielle
au monde
la
transforme
en une
silhouette
exacte
de la Révolution,
celle
qui
s'est
jouée,
Michelet
l'a
montré,
comme
sur une
scène
fantomatique,
incarnée
par des
corps
pris
dans
leurs rêves.
Partant
de ce
paradoxe,
Rohmer
considère
ce fond
visuel
de vidéo
comme
une
carte
sensible,
où
s'inscrivent
avec délice
les noms
de
Miromesnil,
du
Palais-Royal,
de
Meudon,
et
autant
de
silhouettes
de rêve
ou de
cauchemar.
Sadique,
sadien.
Ce
désir
de précision,
ce découpage
des épisodes
en journées,
et
toutes
ces
mises à
l'épreuve
que
Grace
Elliott
infatigablement
subit,
sont les
indices
chez
Rohmer
d'un goût
sadique
et,
disons
le tout
court,
sadien.
C'est
en effet
au divin
Marquis
que l'on
ne cesse
de
songer
devant
cette
mise en
scène:
car qui
regarde
mieux
les
tableaux
en plan
large
pour
mieux goûter
à
l'effroi
de
quelques
rares
gros
plans
(cheville,
visage),
aiguisés
comme
des
lames de
guillotine?
Voici la
Grace de
Rohmer,
sa
Justine
à lui.
Dans les
liens de
Grace au
monde
extérieur
(ses
visions,
ses rêves,
ses
cauchemars,
la geôle,
le procès),
toute la
Terreur
est là,
contenue
entière
dans ces
flacons
de vins
vieux,
ces
brioches
appétissantes
jusqu'à
la
provocation,
ces
hommes
emportés
comme
des
pantins
dans le
torrent
de
l'histoire.
Eric
Rohmer,
qui
n'est
pas la
moitié
d'un
pervers,
achève
son film
à la
mort de
Robespierre.
Le
lendemain,
10
thermidor
an II,
Sade
sortait
de
prison.
Lucy
Russell,
pleine
de Grace
Rohmer a
confié
le rôle
principal
à une
apprentie
comédienne.
Par
PHILIPPE
AZOURY
Un haut
et un
jean
noirs.
Une fois
ôté
son
costume
de scène,
en fille
d'aujourd'hui
qui lit
de la
science-fiction,
Lucy
Russell
n'a plus
qu'un
rapport
tordu à
l'héroïne
anglaise
de
Rohmer,
au point
qu'on en
oublierait
l'abyme
existant
entre un
acteur
et son
personnage.
On se
trouve
entre
deux
femmes
introuvables.
Aux
actrices
rassurantes,
Rohmer
aura préféré
cette
fille
cinématographiquement
vierge
pour
qu'aucune
image ne
fasse écran
à notre
relation
au
personnage.
Impossible
dès
lors
d'imaginer
Grace
assise
en
tailleur,
mangeant
un club
sandwich.
Et
difficile
de voir
Lucy
dans l'éclairage
d'une
fin
d'après-midi
de
juillet
qui ne
lui
offre
pas
l'intégrité
lumineuse
dont
l'actrice
jouit
dans le
film. A
Lucy, il
manque
Grace
telle
que
Rohmer
la
peint,
mariage
de blanc
cassé
et de crème,
rehaussé
à la
mort du
roi d'un
peu de
noir.
Mais à
la première
intonation
de sa
voix, ce
sont
soudain
deux
femmes
qui
parlent.
Alors,
saluons
Lucy
pleine
de
Grace.
Après
un
passage
par la
France,
jeune étudiante,
elle
s'en est
retournée
dans son
cher
Londres,
en 1995,
pour
finir de
passer
une
licence
d'italien.
Puis a
soudain
bifurqué
pour
s'inscrire
en cours
de théâtre.
A l'été
1999,
elle
tombe
sur une
annonce
de
casting.
De
Rohmer,
Lucy ne
connaissait
que le
nom.
L'annonce
spécifie
que le
film
portera
sur
Grace
Elliott.
Elle
file en
bibliothèque
et
envoie
une
cassette
où elle
lit un
passage
des Mémoires.
Quelques
heures
avant Noël,
Rohmer
lui
offre le
premier
rôle de
sa vie,
cadeau
fait
dans une
langue
qui
n'est
pas la
sienne. «En
anglais,
précise
Lucy
Russell,
les
phrases
de Grace
Elliott
sont
d'une
belle
fluidité.
La
traduction
française
est plus
lourde.
J'ai
donc joué
avec la
mémoire
du
rythme
anglais.»
Quel
pacte
s'est-il
dessiné
entre
Lucy et
Rohmer?
Entre
son métier
à lui,
l'un des
plus
vieux
cinéastes,
qui se
dit
pourtant
toujours
«amateur»,
et son
inexpérience
à elle,
qui se
voudrait
déjà
professionnelle?
Pour préparer
le rôle,
il parle
de la
manière
si
anglaise
de se
tenir à
table.
Le
reste,
disait-il,
est dans
le
texte. «Mon
corset
empêchait
tous les
mouvements»,
avoue-t-elle.
Rohmer
ne
faisait
qu'ajouter
cette
remarque:
«se
déplacer
à
petits
pas».
Deux répétitions,
et ça
tournait.
Même en
vidéo,
Rohmer
continue
à faire
peu de
prises: «Une
fois
qu'il
vous a
choisi,
sa
confiance
est
absolue.».
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