
24Heures : vendredi 29 novembre 2002
Leresche, loup, libre et lausannois
PORTRAIT Yves Leresche Travaille en franc-tireur et en profondeur. Avec d’autres photographes, le Musée de l’Elysée présente son travail chez les Tziganes roumains. C’est dans la nuit lausannoise qu’il s’est fait ses premières canines.
Alain Walther
Des loups faméliques, il a le poil et la fierté. Yves Leresche, photographe lausannois ayant ses habitudes dans les villages Rroms de Roumanie, travaille en solitaire et a l’orgueil bien placé autour du cou. Sur le sien, aucune trace du collier d’un patron.
« Le prix de ma liberté, c’est que je gagne quatre fois moins que mes confrères mensualisés. » Outre la calculette, la liberté d’Yves Leresche passe par un formidable luxe : car s’il se serre la ceinture, il ne fait que ce qu’il veut et ne lâche pas son os. Il travaille lentement et longtemps sur le même sujet. Cela place la barre très haut. Qu’importe l’homme est un ancien sportif.
Collégien, il faisait les trajets de Chavannes-près-Renens au Belvédère à bicyclette. Cela forme le mollet et le tempérament. « Je ne suis pas près d’oublier le faux plat de l’avenue de Provence ». Les sports, le collégien en fait sa religion. Volley, tennis, badminton, il n’y a que cela pour lui. Au point qu’à l’âge où l’on se sent pousser les ailes de l’insoumission, Yves Leresche ne verra rien passer du revigorant charivari de « Lôzane bouge ». « Je n’ai rien vu, même pas les filles, je faisais du sport à outrance ». Son nerf sciatique rappelle le sportif à l’ordre, soit il finit dans une chaise roulante, soit il arrête le sport du jour au lendemain. Ex abrupto, le voilà déprimé au comptoir de la nuit lausannoise, lui, le buveur de Rivella. Et il se met à regarder les gens, à les croquer d’un coup de crayon.
Ado, Yves Leresche photographiait les animaux. Il apprit ainsi la patience. L’obturateur de l’appareil était si bruyant qu’il ne pouvait prendre qu’un seul cliché de l’animal visé. Fort de cette expérience il abandonne son crayon de graphiste, passe à la photographie et finit par se faire sa place auprès des « gueules nocturnes » du Lausanne de la fin des années huitante et entame un long reportage sur ce petit monde sous une mauvaise lumière. « Tout était un peu noir et je voulais mettre un brin d’espoir », raconte le photographe. Les concerts à la Dolce Vita, les fins de soirée dans le bistrot de Ted Robert, à Chauderon, sont ses champs de bataille. Il y croque des desperados, des allumés et des couples s’embrasant en un instant de tendresse au cœur de tohu-bohu. A l’arrivée une exposition de cinquante clichés qui fut un succès. Yves Leresche brûle ses vaisseaux. Il sera reporter et rien d’autre.
Sa galère le mènera sur les côtes d’Europe, d’Odessa à Saint-Pétersbourg, avec un ami journaliste, Serge Michel. Cela donnera un livre et suprême distinction, un numéro spécial de Courrier International. Commence ensuite l’aventure des Rroms. Il les a rencontrés au cours d’un voyage humanitaire en 1990. Il prend le temps de se faire admettre par la communauté tzigane. Voyage après voyage, il photographie la vie de ses laissés-pour-compte de la société roumaine. Ce gadjo (étranger) entre chez les Tziganes. Pour notre journal, il rencontrera d’autres compatriotes dans un camp de caravanes en banlieue parisienne.
Un soupçon d’amertume pourtant arrogant entache les propos de ce M. Solo, à jamais autodidacte hors clan. « Mon travail est lent, long et les journaux n’accordent plus assez de temps à leurs photographes pour travailler », se désespère le Lausannois. Pour lui, les portes du Musée de l’Elysée se sont ouvertes hier.
Carte d’identité : Yves Leresche
Né le : 9 juin 1962 à Lausanne.
Etudes : collège du Belvédère, apprentissage de graphiste.
Etat civil : célibataire
Travaux : Gueules nocturnes de Lausanne (1987), Europe des mers (1990-1993), les Rroms (depuis 1994), Centre islamique de Lausanne (1998), ruée vers le saphir à Madagascar (1999), clients de Migros 2000 (2000)
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